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INTERVIEW : Ce n’est pas en embauchant plus que l’on renforce le contrôle des risques, mais en changeant de paradigme

eFinancialCareers : Vous venez de recevoir le prix spécial du Jury du 24e Prix Turgot pour votre livre Finance : le nouveau paradigme, comprendre la finance et l’économie avec Mandelbrot, Taleb…. Quel message souhaitez-vous y adresser aux financiers ?

Philippe Herlin : Pour résumer, la théorie classique de la finance, née à Chicago dans les années 60 (théorie du portefeuille de Sharpe-Makowitz, etc.), s’est basée sur la courbe de Gauss (ou loi normale) pour estimer l’incertitude régnant sur les marchés financiers. Or le mathématicien Benoît Mandelbrot (1924-2010) a montré que c’était une erreur car la courbe de Gauss néglige les événements extrêmes, pourtant très courants !

Il s’agit des Cygnes noirs , pour reprendre l’expression et titre du livre de Nassim Taleb, c’est-à-dire des événements qui changent complètement la donne, dont la probabilité est impossible à calculer, mais qui se produisent bien plus fréquemment qu’on ne le pense.

Mandelbrot recommande d’utiliser d’autres outils, notamment les lois de puissance, autrement appelées loi de Pareto, également connues comme règles de 20/80 (20 % des entreprises réalisent 80 % des ventes d’un secteur, 20 % des clients font 80 % des ventes de l’entreprise, etc.), qui traduisent une incertitude très élevée, un hasard sauvage . Mon livre présente ces approches de façon didactique et pédagogique (il n’y a pas de barrière des mathématiques !).

eFC : Pourquoi la finance ne tourne pas rond aujourd’hui et quelle est la responsabilité des financiers ?

P. H. : Malgré quelques arrangements à la marge, le message de Benoît Mandelbrot n’a pas été entendu. La finance continue de fonctionner dans une logique gaussienne, qui néglige donc les risques extrêmes, ce qui rend les institutions financières très fragiles, très exposées au moindre Cygne noir…

eFC : Vous expliquez également que la finance gaussienne a contaminé la gestion financière de l’entreprise ?

P. H. : Effectivement, je mets en évidence, pour la première fois, que le calcul du coût des capitaux propres, le WACC (ou CMPC, Coût moyen pondéré du capital en français) fait entrer en contrebande la courbe de Gauss dans l’entreprise (par l’intermédiaire du taux d’actualisation qui est le bêta du modèle de Sharpe). Ainsi ce calcul néglige les événements extrêmes et donne une image intrinsèquement faussée de l’entreprise et de ses projets d’investissement ou d’acquisition. Cela génère quantités d’erreurs de gestion…

eFC : Apportez-vous des solutions ?

P. H. : Mandelbrot, Taleb et d’autres ne se contentent pas de critiquer, ils proposent également de nouveaux outils qui permettent de mieux comprendre la réalité économique. Citons le critère scalable/non scalable (qui permet de distinguer ce qui est gaussien ou en loi de puissance), l’approche fractale des marchés financiers, etc.

eFC : Sur la question de la maîtrise des risques financiers. Les banques semblent avoir fait des progrès dans ce domaine, notamment en renforçant les métiers du contrôle et des risques, non ?

P. H. : Non. Renforcer le contrôle des risques ne se fait pas en embauchant plus de personnes mais en changeant de paradigme. On en est encore loin.

eFC : Le Cygne noir, La puissance de l’imprévisible de Nassim Nicholas Taleb est un véritable best-seller puisqu’il s’est vendu à 3 millions d’exemplaires dans le monde. Comment expliquez-vous ce succès ?

P. H. : Taleb est le disciple le plus connu de Mandelbrot et il a fait connaître ses théories, tout en apportant de nouveaux développements, dans un livre accessible et foisonnant. Ce succès témoigne d’une prise de conscience qui peut nous rendre optimiste pour l’avenir.

eFC : Dire que l’on maîtrise ces nouvelles théories économiques peut-il être un plus sur un CV ou lors d’un entretien d’embauche ? Ou au contraire, ne dérangent-elle pas l’ordre établi ?

P. H. : C’est un plus, incontestablement. La gestion des risques extrêmes prend de plus en plus d’importance, le terme de Cygne noir est de plus en plus utilisé, je suis convaincu qu’un créneau s’ouvre dans ce domaine qui ne fera que croître. Ceux qui maîtrisent ces approches auront d’excellentes cartes en main.


Chercheur en finance, chargé de cours au CNAM sur la finance et Mandelbrot, membre du Club Finance HEC, Philippe Herlin est l’auteur de
Finance : le nouveau paradigme. Retrouvez toute son actualité sur son site Internet.

commentaires (2)

Comments
  1. Nous vivons décidément à l’époque des sophistes hyperboliques. Il est tout de même remarquable de constater que la gestion des risques est devenue à la mode avec l’emploi systématique des instruments de “transfert du risque” comme les CDO ou les CDS permettant de maquiller un bilan en faisant passer une exposition du bilan vers le hors bilan via des structures juridiques séparées qui les vendent aux hedge funds en profitant de l’effet de levier. Remarquons que ce sont précisément ces instruments qui avaient été déclarés illégaux par la SEC suite à des procès retentissants comme l’affaire Enron qui avaient donné lieu au durcissement de la réglementation financière avec la loi Sarbanes Oaxley. Un certainBernard Madoff avait été nommé le Monsieur Déontologie au Nasdaq pour garantir la transparence comptable des sociétés nouvellement cotées type startup. Cela n’a pas empêché le comité Bâle II d’intégrer ces futurs actifs toxiques dans la nouvelle réglementation censée garantir la solvabilité des banques. Et l’on s’étonne ensuite de l’apparition d’un back swan, i.e. d’une crise systémique!! Mais de qui se paie-t-on la tête??

  2. Cherchez les erreurs : “je mets en évidence, pour la première fois, que le calcul du coût des capitaux propres, le WACC (ou CMPC, Coût moyen pondéré du capital en français) fait entrer en contrebande la courbe de Gauss dans l’entreprise (par l’intermédiaire du taux d’actualisation qui est le bêta du modèle de Sharpe). Ainsi ce calcul néglige les événements extrêmes et donne une image intrinsèquement faussée de l’entreprise et de ses projets d’investissement ou d’acquisition. Cela génère quantités d’erreurs de gestion…”

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