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Voici pourquoi le drame chez Merrill à Londres pourrait très bien se produire à Paris

Moritz Erhardt

Moritz Erhardt

Un silence gêné plane depuis plusieurs jours sur les deux étages occupés par les équipes M&A de Merrill Lynch à Londres. Le décès de Moritz Erhardt, un jeune allemand de 21 ans qui achevait son summer internship de 8 semaines, a créé un « choc absolu », selon Stephane*, un Associate français, employé depuis 3 ans à la City au sein de la banque d’investissement de Bank of America.

Les messages de condoléances diffusés en interne et les réunions d’écoute proposées à l’ensemble des collaborateurs ont été d’une maigre consolation. Le stagiaire serait décédé après avoir enchaîné 72 heures de travail. De quoi réveiller les vieux démons de la banque d’affaires, prise à nouveau sous les feux médiatiques pour son « extreme hours culture ». La City est-elle vraiment une terre d’esclavagisme comme l’affirme The Independent ? Et à Paris, les stagiaires vivent-ils le même “enfer” ?       

« Solidarité »

L’Associate de Merrill, qui a expérimenté plusieurs stages en M&A à Paris et à Londres, commence spontanément par évoquer la « grande solidarité » entre collègues « passant leur vie ensemble », couramment 100 heures de travail hebdomadaire. « 80% des employés dans ce secteur à la City viennent d’un autre pays, d’une autre région du monde, cela nous rapproche aussi forcément », explique ce Français. Ce qui n’est pas le cas à Paris, où les horaires sont tout aussi lourds mais le management « bien plus dur » à l’égard des stagiaires et des juniors, selon lui.

Même impression pour Guillaume Bonnet, président du Club Finance Paris, l’inter-association qui regroupe les étudiants de 14 grandes écoles parisiennes de commerce et d’ingénieurs : « La pression psychologique est probablement plus forte en France qu’à Londres, où l’ambiance est plus décontracté ». Les stagiaires français interrogés évoquent tous un management français « élitiste voire aristocratique » et une « caste très fermée de quelques centaines de personnes ».

Paris et Londres, deux philosophies différentes du stage

Et puis à Paris, le stage dure entre 4 et 6 mois, tout au long de l’année alors que de l’autre coté de la Manche, les banques d’affaires Tier 1 prennent très peu de stagiaires, et seulement pour un maximum de 10 semaines l’été. Pour Stéphane, ce sont aussi deux philosophies différentes, « le stage à la City répond uniquement à des besoins de recrutements, et non à des objectifs de rentabilité ». Le “summer internship” est organisé comme un programme de formation avec des cours, des “networking events”, et la possibilité pour les étudiants de travailler sur différents projets selon les besoins des équipes et leurs envies. On est donc très loin du « stage photocopie ».

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Le modèle des banques d’affaires anglo-saxonnes s’appuie en outre sur de nombreuses fonctions support. « En tant que stagiaire chez Merrill à Londres, je pouvais avoir recours à un ensemble d’équipes d’employés, qui se relaient 24/24h et 7/7j, se souvient Stéphane. Certains professionnels s’occupaient des tâches de photocopies, d’autres de la recherche ou encore du « data-crunching », en partie outsourcé en Inde, des infographistes pour la réalisation de slides powerpoint… Autant de tâches auxquelles les stagiaires français doivent souvent se cantonner ».

Si les tâches et la longueur du stage varient, « la pression est la même à Londres et à Paris. Ce n’est pas de chance pour Merrill, ce tragique accident aurait pu se passer n’importe où…», insiste-t-il. Plus inquiétant encore, aucun des jeunes interrogés ne croient véritablement que la mort de ce stagiaire va changer, ici ou là, les pratiques de travail.

En première ligne

Par nature, les deadlines sont partout très courtes, les études à fournir très complexes, et dont on attend une fiabilité totale. Le tout, sous la surveillance d’un management d’une « extrême exigence ». Les équipes, chargées de la préparation d’un deal, sont réduites pour limiter le risque de fuites. Elles travaillent sans cesse avec consultants en stratégie, avocats, big four, pour passer en revue les risques légaux, financiers et stratégiques, de façon à conseiller au mieux le client en un temps record.

« La moindre erreur peut faire capoter un deal, les enjeux sont très forts pour tout le monde et la pression est énorme. Et plus on est bas dans la hiérarchie, plus on fait d’heures », témoigne Stéphane. « Les stagiaires sont en première ligne pour traiter et mettre en forme les données », confirme Guillaume Bonnet.

« Le week-end, c’est plus cool »

À Paris, il faut compter une moyenne de 90 heures passées au bureau, raconte un ex-stagiaire en M&A chez Goldman Sachs. En semaine, les stagiaires quittent le bureau souvent vers 2 à 3h du matin, et fréquemment jusqu’à 5h ou 6h du matin au moment de la conclusion d’un deal. « Souvent, le week-end, c’est un peu plus cool, on peut partir avant 22h, venir tard le matin, ou faire une pause le dimanche midi pour prendre un café avec un copain », précise un autre. Les équipes M&A de Société Générale et de BNP Paribas fonctionnent sur le même mode que les boutiques spécialisées. Certains acteurs parisiens sont cependant réputés pour être « plus hardcore » que d’autres, à l’instar de certaines équipes des « pure players » que sont Lazard et Rothschild.

« Il y a bien évidemment des jeunes qui font des burn-out, qui démissionnent ou qui mettent 6 mois à s’en remettre », reconnaît Guillaume Bonnet. Les plus à risques sont les étudiants français qui enchaînent d’une traite un summer internship à Londres et deux longs stages à Paris pour leur année de césure.

À Londres, après avoir passé la féroce sélection du summer internship (seuls 2% des candidats décrochent un stage chez Goldman !), les stagiaires ne comptent certainement pas s’arrêter en si bon chemin. Ils sont prêts à tout donner pour décrocher un poste d’analyste, jugeant que leur future carrière se joue au cours de ces quelques semaines. Les stagiaires de Merrill, qui ont entre « 50 et 75% de chance » d’obtenir un job à l’issue de leur stage selon Stéphane, n’ont-ils pas décidé de travailler jusqu’au dernier jour bien que la banque les ait autorisés à terminer plus tôt leur stage suite à la mort de leur camarade ?

Les nuits au bureau comme rite de passage…

« Il y a aussi une réelle excitation comme une énergie contagieuse, un vrai enthousiasme à entrer dans ce jeu et, aussi à tester ses propres limites… », se souvient Stéphane, lui aussi passé par le « summer » avant d’être recruté. « Le risque pour les stagiaires est de prendre trop de travail, de s’engager sur trop de missions et de se sentir vite submergé », explique-t-il, n’écartant pas ce scénario pour Moritz Erhardt, avec qui il n’a cependant pas travaillé directement. Pourtant, ce jeune associate s’étonne que personne n’ait su détecter les signes d’épuisement du stagiaire : « on sent quand quelqu’un est à bout… ».

Le stagiaire allemand, qui serait décédé d’une crise d’épilepsie, aurait travaillé jusqu’à 6h du matin, trois jours d’affilé. Cette « extreme hours culture » est d’ordre culturel, affirme Andre Spicer, Professeur de finance à la Cass Business School de Londres. « Passer la quasi-totalité de sa journée au bureau est un phénomène qui sert principalement à démontrer son engagement. Les nuits de travail sont en fait considérées comme un rite de passage qui montre à quel point un stagiaire est prêt à aller au-delà de toutes les limites raisonnables au travail », explique cet universitaire.

Les stagiaires parisiens confirment que le travail peut être en dents de scie. « Il y a des moments où il n’y a pas grand-chose à faire. La fin de la journée est généralement chargée : le senior partner revient de ses rendez-vous de la journée et passe commande d’études pour le lendemain matin », témoigne l’un d’eux. Peu importe l’heure à laquelle le stagiaire s’est couché, il doit être frais et dispo le lendemain à 9h. Ne pas le faire serait « mal vu ».

…Ou un choix en conscience ?

Cette culture est exacerbée par les stagiaires eux-mêmes, qui veulent parfois ressembler à certaines légendes de l’entreprise, explique Andre Spicer. Voire des « héros » de cinéma, à l’instar peut-être de Moritz Erhardt, qui selon le Daily Mail, semblait s’être mis dans la peau d’un Gordon Gekko.

Pour l’ex-stagiaire de chez Goldman, « il n’y a pas de sadisme de la part des banques qui discutent de l’importante charge de travail dès les entretiens. Les étudiants font ce choix en conscience. Ils savent aussi qu’ils sont très bien payés ». Un stagiaire en M&A à Paris perçoit entre 1.800 et 3.000 euros par mois, selon les établissements, sans compter les repas et les frais de taxis pris en charge. Chez Merrill à Londres, un stagiaire est rémunéré £3.750 brut par mois. Rapportée au taux horaire, la rémunération du stagiaire paraît cependant dérisoire. Mais décrocher un poste après son stage est l’assurance de gagner, à Paris comme à Londres, une rémunération globale de près de 100k euros à la sortie de l’école et atteindre plusieurs centaines de milliers d’euros à 30 ans (environ six ans d’expérience), selon la banque, le “dealflow” et son “ranking” personnel.

Et à défaut de vouloir y faire carrière, ce stage en banque d’affaires constitue une expérience extrêmement valorisable auprès de n’importe quel employeur. « C’est comme un label prestigieux, un tampon de résistance au stress, apposé sur votre CV », confie l’ex-stagiaire de Goldman Sachs, qui a quitté le monde de la banque d’affaires pour rejoindre le cabinet de direction d’un grand groupe international.

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