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Français, Mensonges et Banque d’investissement : le trio infernal (1)

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En l’espace d’à peine 15 jours début avril, la France a été secouée coup sur coup par deux scandales liés aux mensonges : d’abord celui de Jérôme Cahuzac, du nom du ministre démissionnaire du Budget soupçonné de fraude fiscale, et l’affaire du grand rabbin de France Gilles Bernheim, également démissionaire pour usurpation du titre d’agrégé de philosophie.

L’art du mensonge – ou le mensonge à la Cahuzac selon la nouvelle expression consacrée – n’est pas étranger à la sphère financière. Les Français semblent là aussi exceller en la matière depuis Jérôme Kerviel (Société Générale) jusque Bruno Iksil (JPMorgan) surnommé la baleine de Londres en passant par Fabrice Toure (Goldman Sachs) ou Fabuleux Fab pour les intimes.

La théorie du « perfect patsy » (bouc émissaire parfait) est toujours tentante pour prendre la défense de ces Français, isolés, livrés en pâture à l’opinion. Néanmoins, elle ne suffit pas à masquer le fait que les Français semblent bel et bien attachés à l’idée qu’il existe un bon usage du mensonge.

Le mensonge, une « nécessité » assumée en France ?

Le philosophe français du 18ème siècle Benjamin Constant (1767-1830) n’a-t-il pas déclaré « le devoir inconditionnel et absolu de la vérité aurait pour conséquence la destruction de l’humanité » ? En France aujourd’hui encore, l’honnêteté d’un homme politique est perçue comme une qualité moindre que la compétence, selon un sondage BVA réalisé ce mois-ci.

« Mentir reste très mal vu dans des pays de religion protestante comme les Etats-Unis (où au tribunal les prévenus jurent sur la Bible) tandis qu’en France, certains aiment à rappeler que les promesses n’engagent que ceux qui y croient », nous explique Pascal Neveu, psychanalyste et auteur de Mentir… pour mieux vivre ensemble ?. Selon lui, c’est au travail que nous mentons le plus (juste derrière la famille et les amis).

La culture de la performance chez les Anglo-saxons, moteur à fabriquer des mensonges

Le psychologue clinicien et journaliste britannique Oliver James, auteur de Office Politics: How to Thrive in a World of Lying, Backstabbing and Dirty Tricks, n’est pas non plus très tendre à l’endroit de nos voisins Outre-Manche et Outre-Atlantique.

« Dans les pays anglo-saxons à culture libérale, il est plus important d’être toujours plus performant, et donc le mensonge y est plus répandu, juge cet auteur. C’est particulièrement vrai dans les entreprises à forte culture de résultat que sont les banques. Et cela va du recrutement avec des entretiens 360 degrés jusqu’à la négociation des bonus de fin d’année où vous devez convaincre votre boss que vous avez au moins aussi bien performé que vos collègues, même si ce n’est pas le cas », nous explique Oliver James. Selon lui, banquiers figurent parmi les professions – avec les CEO, les avocats et les journalistes TV – qui « cultivent l’art du mensonge avec le plus de brio ».

Bref, ce n’est pas tant la nationalité du banquier qui compte que la culture du résultat de la firme pour laquelle il travaille. Or l’environnement de travail propre à la banque d’investissement n’est pas de nature à encourager le franc-parler. « Nous sommes tous condamnés à être des Kerviel en puissance », s’inquiètent même des étudiants en finance qui, en juin 2012, ont créé le collectif Ethique et Finance regroupant des professeurs et plusieurs dizaines d’étudiants de grandes écoles françaises afin de dénoncer les pressions hiérarchiques dans les salles de marché.

« La pression, les journées à rallonge, le fonctionnement en circuit fermé… on se retrouve vite à ne plus rien comprendre, à obéir mécaniquement à un chef qui nous incite à prendre des positions à risques », rapporte un stagiaire qui a passé plusieurs mois dans une grande banque d’affaires parisienne.

La salle de marché, ce sanctuaire du mensonge

Le succès professionnel dépend de plus en plus de votre capacité à vous adapter à la culture de votre entreprise et à l’environnement immédiat que constitue votre équipe, vos clients, vos collègues. « Après tout, vous n’êtes pas tant jugé sur votre mérite que sur l’image que vous véhiculez », relève Oliver James, qui distingue dans son ouvrage trois types de menteurs : le psychopathe, le machiavélique, et le narcissique.

Pour le spécialiste français de la psychologie du mensonge, Pascal Neveu, les salles de marché, par exemple, seraient des lieux particulièrement propices aux petits et gros mensonges : « les salles de marché et, de manière générale, le travail en open space facilite le mensonge : le regard des autres amplifie le sentiment paranoïaque, renforce le masque ». Et tout le monde est susceptible de tomber dans le piège.

À ce sujet, une étude américaine menée par le Journal of Personality and Social Psychology, rappelle que nous mentons tous en moyenne deux fois par jour. Qui plus est, « la majorité des mensonges sont des mensonges altruistes consistant à ne pas blesser autrui et des mensonges égoïstes visant à ne pas perdre la considération d’autrui », poursuit Pascal Neveu. Au final, la difficulté n’est pas tant de chercher à échapper absolument à la tentation du mensonge mais bien de ne pas y avoir recours systématiquement.

Car une fois qu’on le pratique, le mensonge peut vite devenir envoûtant. « Le menteur éprouve une certaine jouissance à mentir – il doit savoir cloisonner, bâtir des scénarii fictifs… Au risque de se laisser enfermer dans une véritable spirale du mensonge », conclut Pascal Neveu.

À lire aussi : CV, Mensonges et Entretiens : les limites à ne pas franchir (2)

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