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Les traders doivent surveiller leur langage

Le langage des traders pour parler des marchés est révélateur de leur comportement et de leurs rapports aux autres. Etre un trader de devises, cela veut dire quoi exactement ? Faire un massacre sur le marché ? Jouer avec le système financier ? Se confronter à une bête affamée ? Ou simplement regarder l’argent se déplacer d’une place à une autre ?

La réponse pourrait être moins triviale qu’il n’y parait. Thomas Oberlechner, professeur invité à l’Université d’Harvard et directeur du département de psychologie à l’Université Webster de Vienne, a mené des recherches sur les métaphores qu’utilisent les traders devises. Il pense que leur langage n’est pas anodin et qu’il est très révélateur de leur façon de trader et d’envisager leur rapport à autrui.

“Les métaphores utilisées reflètent la structure de pensées sous jacente. Elles sont un pont entre les notions abstraites du marché et quelque chose de plus tangible. On en a profondément besoin psychologiquement” affirme Oberlechner.

Ses recherches, basées sur des entretiens d’une heure menés auprès de 55 traders et trésoriers de banques centrales, de détail et d’investissement en Europe ainsi que de journalistes financiers, ont montré qu’il existe sept métaphores de base pour décrire le fonctionnement des marchés. Le marché est représenté comme un bazar, une machine, un jeu, un sport, une guerre, un être vivant ou encore comme un océan.

Ceux qui se représentent le marché comme une machine le voient comme prévisible et rationnel, indique Oberlechner. Ils parlent de causes, d’effets et de mécanique des marchés. Ceux qui en parlent comme d’un champ de bataille pensent en termes de danger, de morts, de victimes innocentes, d’attaques et de contre attaques.

Ceux qui le qualifient d’être vivant ou d’océan le conçoivent comme un phénomène sur lequel ils ont peu ou pas de prise. Toutefois assimiler le marché à un être vivant, c’est supposer qu’il a sa propre volonté contrairement à l’océan qui va et vient sans but.

Pour établir si les meilleurs traders sont susceptibles d’utiliser une métaphore plutôt qu’une autre, Oberlechner a interrogé 400 traders de 27 banques de Wall Street. Les résultats préliminaires laissent à penser que chaque banque utilise sa propre métaphore. Oberlechner espère aussi établir un lien entre la personnalité et les métaphore utilisées.

Il ajoute que les travaux d’Ashok Nimgade, professeur attitré du département santé publique à Harvard, ont montré que les traders utilisant la métaphore de guerre ont tendance à être plus stressés que ceux envisageant l’achat et la vente de titres comme une partie de pêche sur l’océan.

Il sera certainement difficile de convaincre les traders eux-mêmes. Un trader devises à Londres avoue se sentir parfois violenté par le marché, le laissant couvert de bleus et ensanglanté. “On peut sentir comme une présence physique. C’est un peu comme se faire déchiqueté par un fauve ou se faire roulé dessus ” dit il.

Autre son de cloche chez Martyn Brush, responsable mondial des dérivés de change chez HSBC, qui dit Je n’utilise jamais de métaphore pour parler du marché. Je le vois simplement comme un lieu d’échange. C’est un peu sur-dramatiser que d’en parler comme d’un champs de bataille. Un autre trader d’une banque Européenne est tout aussi prosaïque Je n’utilise pas de métaphores. A la fin de la journée le marché, c’est juste un travail comme un autre pour beaucoup de gens.

D’après Sally Knight, psychologue du travail et spécialiste neurolinguistique, qui étudie les liens entre langage et comportement, on utilise souvent des métaphores sans s’en rendre compte. “Les métaphores sont inconscientes. Elles sont cachées dans la structure du langage. Il y a généralement une métaphore enfouie au plus profond de nous révélant notre façon d’appréhender le monde et notre être.

Elle rapporte qu’un de ses clients, ancien marine devenu trader utilise constamment des métaphores guerrières comme “atteindre sa cible” ou “viser”. Il est venu en consultation pour se débarrasser de cette image de militaire qu’il considère comme un frein à sa carrière. Il a été surpris d’apprendre que son langage au quotidien entretenait cette image.

Est-il possible de changer nos métaphores? Knight pense que oui et elle croit que la première étape est de se rendre compte de leur existence. “Il faut être conscient du champ lexical que l’on utilise et savoir d’où ça vient” affirme t-elle. A en croire Knight, avec un accompagnement adapté et beaucoup de discipline, quelqu’un “paré à l’assaut” pourrait se dire “au sommet de la vague”.

Obtenir une promotion est peut-être une autre façon de changer de registre. D’après un trader expérimenté, l’encadrement a tendance à parler sans détours : “Vous n’entendrez jamais des responsables de grandes banques parler de guerre pour décrire le marché. Vous aurez plus de chances d’entendre ce langage grandiloquent chez des débutants ou dans les petits établissements.”

Selon Shaun Springer, ancien trader aujourd’hui directeur général du cabinet de recrutement Napier Scott, les métaphores qu’emploient les traders varient avec l’expérience et la complexité des produits : “Plus les produits sont simples, plus les ressources intellectuelles nécessaires sont moindres et plus les métaphores sont basiques”. Les traders négociant des produits semblent apprécier les comparaisons obscènes. Il est de coutume d’appeler gros queutards les meilleurs traders et de dire qu’un trader “retrousse sa jupe” lorsqu’il révèle sa position.

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