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Portrait du parfait banquier d’investissement : terne, impassible, déloyal

banquier

Il existe une bonne vieille blague un peu éculée sur les traits caractéristiques des métiers, et qui circule encore fréquemment dans les dîners en ville – sauf chez les banquiers d’investissement, qui se prennent pour des profs et changent de sujet. La plupart des métiers y sont associés à une sorte ‘d’identité’, mais les banquiers d’investissement se donnent beaucoup de mal pour gommer leur personnalité afin de faire progresser leur carrière.

C’est du moins la théorie développée dans une nouvelle étude baptisée ‘Money Matters; Teflonic Identity Manoeuvring in the Investment Banking Sector’ – autrement dit ‘ De l’importance de l’argent : les manœuvres pour lisser sa personnalité en banque d’investissement’ – et réalisée par Maxine Roberston, professeur en innovation et organisation à la Queen Mary University de Londres, et Mats Alvesson, de l’université de Lund en Suède.

Dans le cadre de cette étude, les deux universitaires ont interviewé, durant plusieurs années au Royaume-Uni, des banquiers d’investissement seniors, avec au menu des questions sur leur carrière, les difficultés auxquelles ils ont été confrontés et les problèmes d’identité. Les résultats ont mis en évidence la construction – ou l’usure – de la personnalité, conséquence de leur activité professionnelle dans la banque d’investissement, et les turbulences d’une carrière dans ce secteur de la finance.

Moi d’abord, les autres après

Première constatation : aucun des banquiers d’investissement n’a démontré la moindre once de loyauté ou d’empathie vis-à-vis de son employeur. Les banques ont beau s’étendre de long en large sur le développement d’une culture interne, les résultats de l’étude laissent à penser que la capacité à « entrer dans le moule » de l’entreprise tient bien moins à l’identification à l’employeur qu’aux « opportunités de prendre des risques et de gagner toujours plus ».

John, banquier d’investissement depuis 20 ans, assume : « ce serait stupide d’être loyal vis-à-vis de la banque. Faire preuve de loyauté vis-à-vis des collègues ne pose aucun problème. Mais par rapport à la banque, c’est justement ce qu’on apprend à éviter. »

La vie d’un banquier d’investissement est à la fois transitoire et centrée sur l’individu. Ces banquiers se considèrent comme des ‘survivants’, à la recherche perpétuelle d’évolutions de carrière à leur seul bénéfice. John, pour reprendre son exemple, est passé de la finance d’entreprise aux marchés de capitaux. Ça n’a pas marché, il est allé voir ailleurs.

« Cela n’a eu aucune incidence sur ma carrière, » explique-t-il. « Je suppose que c’était intéressant en termes d’expérience produit, mais cela ne m’a strictement rien apporté en termes de gains d’un point du vue personnel. J’ai juste postulé à une offre pourrie, dans une banque pourrie sur un marché saturé, mais j’ai dû bouger. » Un épisode peu profitable pour s’intégrer à la culture en somme.

Qui plus est, alors que les banquiers d’investissement sont obnubilés par leur propre personne durant leur carrière, ils semblent totalement dépourvus de ce que l’étude définit comme « la perception positive de soi  ». Ce qui ne signifie en rien qu’ils se détestent, mais simplement qu’ils restent impavides et impassibles tout au long de leur parcours – aucun des participants ne s’est jamais trouvé « déprimé, heureux, humilié ou perturbé ».

‘Lee’, un autre exemple, a déclaré s’être habitué à « la face sombre » de son boss au point de ne plus se formaliser « à chacune de ses crises » : « ça ne me fait ni chaud, ni froid. De toute façon, je ne peux rien y faire. Il devient imprévisible quand il sort de ses gonds. Ça ne m’atteint pas. J’ai l’habitude maintenant, je laisse glisser. Je me suis forgé une armure, en partie grâce au travail avec mes clients. En fin de compte, je considère ça comme un aspect de mon boulot et je n’y vois rien de personnel. »

Les bons codes vestimentaires

Si les banquiers d’investissement s’arrogent le droit à une ‘identité minimaliste’, le code vestimentaire n’en reste pas moins l’un des signes distinctifs de la profession. Les règles sont « précises » mais si vous avez quelques années de métier, vous vous y conformez sans même y penser.

John a ainsi expliqué les codes à respecter en cas de températures élevées : « si vous tombez la cravate et que vous portez donc un costume sans cravate, il faut être… irréprochable sur le reste… donc avoir la bonne chemise, le bon costume, et aussi, voire surtout, les bonnes chaussures. »

Ce qui en clair signifie rien moins que les vêtements de créateurs et les accessoires ‘adéquats’ – signes implicites d’une certaine aisance financière, comme une montre de prix, des boutons de manchette, etc, surtout si vous êtes en contact direct avec la clientèle. Les femmes aussi sont soumises à des règles similaires – avec des tailleurs haut de gamme ‘plutôt sans intérêt’ si celles qui les portent sont accros à la mode.

Comme le dit Charlotte, l’une des participantes, « je porte ce que j’appelle ‘un tailleur vendez-moi votre entreprise’. C’est un Joseph, du genre très haut de gamme, pour femme riche… »

Le code vestimentaire vaut aussi pour les stagiaires, mais doit aller de pair avec une ‘attitude de circonstance’ – concrètement, il faut savoir trouver l’équilibre entre des vêtements de prix et le statut de stagiaire dans une banque.

Charlotte cite en exemple un stagiaire qui « avait cumulé pas mal de stages et disposait déjà d’une bonne expérience, mais j’ai fini par comprendre pourquoi il n’a jamais décroché de poste fixe. Il passe son temps à traîner en salle de marchés… typiquement le genre de personnage capable de faire passer pour vieux et sale un magnifique costume qui a coûté les yeux de la tête. Comme dans ce secteur, c’est l’apparence qui compte… disons que le papier cadeau importe plus que le cadeau lui-même… il faut faire attention à l’emballage…. »

Gommer le plus possible sa personnalité

Le dernier point de l’étude portait sur le type de comportement attendu des banquiers d’investissement et, dans un monde où le client est roi, le professionnalisme doit être de tous les instants.

Comme l’indique l’étude, les clients peuvent tout se permettre jusqu’à l’attitude la plus vulgaire ; les bons banquiers d’investissement en revanche se doivent de rester impassibles et détachés en toutes circonstances. Les femmes ont concédé avoir été régulièrement confrontées à des avances à caractère sexuel, mais ont indiqué avoir réagi « avec une bonne dose d’humour, un peu de cynisme et de l’indifférence ».

Pour un banquier d’investissement, agir « en professionnel » implique de mettre tout en œuvre pour conclure un deal, « indépendamment de toute valeur ou opinion » et en ne laissant rien transparaître de votre « personnalité propre ».

Alors, où est le juste milieu ? Vous faites ce qu’il faut pour parvenir au sommet, gagnez de l’argent et disparaissez à l’horizon du jour au lendemain.

C’est Lee qui aura le mot de la fin : « L’un de mes amis proches vient d’acheter une ferme en Nouvelle-Zélande pour y emmener sa femme et ses deux petits garçons. Et mes collègues et moi en parlions en disant qu’on ferait bien quelque chose dans le genre un de ces jours… Ce job, notre job, exige de renoncer à sa jeunesse mais en retour, il vous permet de gagner beaucoup d’argent pour vous installer dans un certain statut, rembourser votre crédit immobilier, payer l’école des enfants, bref pour ne plus jamais avoir de soucis d’argent. »


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