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L’humour, un sésame pour réussir en finance (si, si !)

rire banquiers

Le lieu, plutôt terne, se prête peu au fou rire. C’est à des années-lumière des beaux quartiers parisiens et de La Défense, terres historiques de l’industrie des services financiers, dans un préfabriqué sis au fond d’un parking du campus de l’universitaire de Nanterre dominé par une barre HLM rosâtre, qu’une sociologue a pourtant décrypté les codes de l’humour du milieu financier hexagonal. Car l’humour, Valérie Boussard* en est convaincue, constitue une grille de lecture idéale pour comprendre un milieu professionnel et ses évolutions de carrière. Après une étude en 2007 sur l’humour dans les commissariats de police, la voici donc à investiguer le rire dans un monde plus connu pour son sérieux, à savoir le conseil en M&A.

Autodérision et humour « bourgeois »

Mais de quoi peut-on bien rire lorsque l’on passe sa journée devant des tableaux Excel, ou à présenter des rapports rigoureux à des clients en costumes sombres ?

Après 18 mois de recherche de terrain (une centaine d’entretiens de conseillers et banquiers d’affaires, de directeurs financiers et de représentants de fonds d’investissement) et d’observation (dans les bureaux d’un département « transaction services » d’un grand cabinet de conseil en finance, dans des salons professionnels, des formations…), la professeure de sociologie à l’Université Paris Ouest Nanterre-La Défense se dit surprise par la capacité d’autodérision de ce milieu. Un humour qui « colle à l’ethos bourgeois ».

Dans son papier « Drôle de Finance ! Les financiers analysés par ce dont ils rient », paru dans un récent numéro de la revue Les Mondes du Travail, consacrée à l’humour au travail, la chercheuse évoque le cas d’un jeune professionnel très critique à son arrivée dans ce milieu professionnel (« au début, je pensais, quelle bande de cons…») et qui découvre « des gens qui arrivent à avoir de l’humour, du recul vis-à-vis d’eux-mêmes. On peut rigoler du fait qu’ils habitent à Neuilly à 3 dans la même rue, à côté de leurs patrons, de leurs clients… ».

L’humour pour réussir sa carrière

On l’aura compris, ce qui fait rire un banquier M&A ne peut pas faire un rire un policier ou même un chirurgien. Car l’humour, ici, sert une fonction bien particulière. « Rire sert moins à décompresser qu’à montrer que l’on a compris les règles du jeu, que l’on maîtrise ce système et que l’on est capable d’assumer des positions dominantes, sans en  être néanmoins dupe », résume Valérie Boussard. Par exemple, on rit d’avoir participé à « l’école des fans » et d’avoir reçu « une médaille en chocolat » lors d’une remise de prix du meilleur conseiller en fusion-acquisition. Bien que les financiers jugent souvent ces « classements bidons », ils continuent à jouer le jeu car « ces pratiques sont devenues des market-practices. Et si on les maîtrise pas, on est très vite largés », explique un associé d’un cabinet, cité dans l’étude.

Autrement dit, plus qu’un simple rite de passage pour les juniors, la maîtrise de l’humour est déterminante pour la réussite professionnelle. « Dans ce milieu professionnel ultra-compétitif, où l’on est constamment évalué, seuls ceux qui apprennent les codes de l’humour peuvent monter dans la hiérarchie », affirme la chercheuse.

Voici, donc un petit guide qui vous aidera à user de l’humour – à bon escient.

Règle n°1 : Tu ne riras pas n’importe quand, n’importe où…

« On peut rire le matin à la cuisine, mais pas à 11h dans le bureau », constate Valérie Boussard, qui assure que les soirées et les nuits – en l’absence des managers – sont plus propices aux blagues.

Règle n°2 : Junior, tu ne riras pas avec n’importe qui et saura tenir ta langue…

« On peut rire de son responsable en son absence mais pas en présence de ceux qui le soutiennent », lit-on dans l’article de recherche. De manière générale, les jeunes ne peuvent pas rire d’eux-mêmes ou de leur travail avec leurs supérieurs, au risque de passer pour insoumis. Par contre, lorsqu’un supérieur moque un junior, celui-ci doit « savoir résister, sans verser dans la susceptibilité, la colère ou le trait d’humour revanchard déplacé. Là encore, la forme de réponse à l’humour manifeste la soumission demandée à la hiérarchie ».

Règle n°3 : Les blagues sur la pénibilité du travail sont les bienvenues !

Le travail en cabinet ou banque d’affaires n’est pas toujours « fun », loin de là. Alors autant rire – surtout entre juniors – du « travail en chambre », « en bocal », du fait d’avoir pour meilleurs amis ses mails et son téléphone, et de se savoir apprécier les astuces du métier : « Un petit ‘raccourci clavier’, bien servi, ça fait son homme ».

Règle n°4 : Tu riras (beaucoup) au sujet des clients et des confrères du secteur

La dépendance au client est l’un des terrains privilégiés de la rigolade dans ce secteur : « on cire les bottes » (pour obtenir des missions). Le client est aussi raillé pour son amateurisme (« bonjour la confidentialité » lorsqu’un directeur financier de la société cible fait une réunion au téléphone alors qu’il est dans un train). On rit aussi fréquemment aux dépens de ceux qui travaillent pour les structures les plus prestigieuses (notamment Goldman Sachs ou Rothschild), les traders (plus riches que soi) ou mieux les personnes des fonds d’investissement présentés comme « méprisantes, ‘violentes’ et pas drôles », selon la chercheuse qui relaye cette expression entendue à leur égard : « ils fument des barreaux de chaise ».

Règle n°5 : Ne pas se prendre au sérieux

Railler la prétendue qualité des rapports des autres et de ses propres données est un sport très pratiqué dans le métier, où l’on plaisante « d’évaluations au doigt mouillé », de « magie des chiffres » et de « mariées qu’on rend plus belles ». Les financiers conseil aiment aussi bien rire de ce qui les met mal à l’aise, comme les conflits d’intérêts. Pendant une formation, un manager raconte qu’un associé du cabinet a appelé son client, un PDG, pour lui dire : « Il ne faut pas que tu achètes la cible » alors que le cabinet est payé en successfees : « c’est classe non ? », dit-il devant une assemblée hilare. Les conseillers imitent encore le fameux “Chinese Wall” en dressant avec les mains un mur invisible entre eux, ou se déclarent régulièrement « conflictés ».

Règle n°6 : Savoir se moquer de ceux qui font du zèle et railler les fainéants : un savant dosage

Comme dans les autres secteurs, les professionnels qui sont l’objet le plus souvent des plaisanteries sont les ‘zèleurs’ (autrement appelés les « ayatollahs » ou même ceux « qui se branlent ») et les chefs autoritaires (un responsable d’équipe surnommé « JeanJean » car les gens qui travaillent pour lui sont « enchaînés »). Paradoxalement, dans ce secteur, on est constamment jugé sur ses qualités professionnelles et son ardeur au travail. Donc à l’inverse, ceux qui partent « tôt » ou font semblant de travailler (« peignent la girafe ») sont aussi tournés en ridicule. Et la chercheuse de rendre compte dans son journal de terrain d’une réunion qui doit commencer à 18h, un associé trouve qu’il n’y a pas grand monde, quelqu’un lui répond qu’ils sont tous en train de travailler. Et l’associé de répliquer en riant : « ceux qui sont ici, ce sont ceux qui n’ont rien à faire alors ? ». Blague qui fait rire tout le monde dans la salle.

Règle n°7 : Si tu es une femme…

…Eh bien, pas de chance, tu subiras, comme partout ailleurs, les blagues sexistes, y compris graveleuses. Un exemple ? En début de soirée, dans un open-space presque vide, un responsable d’équipe se permet « dis-donc j’ai trouvé un string, ça ne serait pas le tien ? » à une jeune conseillère très performante. Bien qu’elles essaient souvent d’atténuer leur féminité, les collaboratrices subissent, souvent en silence, voire rient des blagues de leurs collègues masculins, qui par ce biais tentent de les disqualifier des positions élitaires. Exactement comme cela peut se faire à l’égard des collègues qui ne sont pas issus des écoles les plus prestigieuses. Mieux vaut donc apprendre à se blinder, ou mieux, à savoir manier « l’attaque humoristique » pour marquer sa place, en ayant pourquoi pas recours pour les femmes aux blagues contre les « machos ».

* Valérie Boussard est professeure de sociologie à l’Université Paris Ouest Nanterre-La défense. Elle travaille dans un laboratoire du CNRS intitulé IDHES (Institutions et dynamiques historiques de l’économie et de la société), et est l’auteure de « Sociologie de la gestion : Les faiseurs de performance ».

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