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D’un ex-Lehman : Une année qui m’a fait vieillir de dix ans

Il m’a fallu trois longues années pour atteindre mon objectif qui était d’entrer chez Lehman Brothers.

En 2006, j’ai quitté mon emploi et commencé mes préparations GMAT*. J’ai suivi mon bout de chemin dans une prestigieuse école de commerce, contracté un prêt de scolarité (avec beaucoup trop de zéros), obtenu un stage d’été chez Lehman et réussi à le convertir en une offre d’emploi à temps plein. En août 2008, lorsque j’ai rejoint la formation de Lehman pour devenir associé, je ne pensais pas que le scénario aurait pu être mieux écrit. Et pourtant, en moins de 6 semaines, je me suis retrouvé au chômage.

Pendant les premiers jours qui ont suivi le 15 septembre, je ne pensais plus qu’à une seule chose : survivre. J’avais rejoint le programme pour devenir associé deux semaines plus tard que la date de début prévue. Et comme, entre-temps, les RH avaient terminé leurs dossiers administratifs, il était trop tard pour qu’ils ajoutent mon nom sur la feuille de paie du mois d’août.

Pas de travail, pas d’argent

Au départ, je n’avais aucune raison de douter que je serais payé. Ne vous inquiétez pas, disaient-ils, vous recevrez ce que l’on vous doit en août avec votre salaire de septembre. J’avais plutôt confiance, même si le CDS (credit default swap) de Lehman avait atteint son plus haut depuis 52 semaines. Après avoir passé deux ans en école de commerce, mes économies étaient maigres et le peu qui restait me servait de dépôt de garantie pour mon appartement londonien. Le jour où Lehman a fait banqueroute, j’ai personnellement envisagé de déposer le bilan moi aussi.

Je me sentais comme un cerf pris dans les phares d’une voiture. Ma seule consolation fut que je n’étais pas seul, et il y avait des rumeurs selon lesquelles nos paiements de salaires étaient en bonne voie. Je me rendis religieusement au bureau tous les jours pour le repas du midi. Même si Lehman ne m’avait toujours rien versé, ils avaient rapidement transféré ma prime de repas sur la carte de la cafétéria. Avec plus de 100 livres sterling de réserve sur ma carte, je n’avais pas l’intention de manger ailleurs ! Je venais en tant qu’associé généraliste et attendais d’être placé. Je savais quel desk je voulais rejoindre (et réciproquement, avant la faillite, ils voulaient bien de moi) et je suis resté en contact avec eux. Et c’est juste au moment où je pensais que les choses étaient en train de s’arranger que le ciel nous est tombé sur la tête.

Le 26 septembre, nous autres associés avons été les premiers à être expulsés du Bank Street building par PwC. Très curieusement, c’était vendredi soir et j’étais dans le métro lorsque PwC a essayé de me joindre sur le téléphone. Je suis sorti de la station pour vérifier ma boîte vocale – un employé inconnu de chez PwC avait laissé un message indiquant que je ne travaillais plus pour Lehman.

Licencié une deuxième fois

En tant que jeune diplômé MBA sans expérience significative, les emplois bancaires étaient difficiles à décrocher. Pourtant, je n’étais pas prêt à renoncer. J’ai relégué mon ego MBA, cru fermement en moi, et trouvé un emploi de middle-office dans une autre grosse banque d’affaires. J’ai utilisé mon réseau de manière agressive et j’étais certain d’être à l’abri. C’était sans compter les réductions budgétaires qui ont été particulièrement virulentes dans le middle-office. En moins de trois mois, j’ai été mis à la porte de nouveau. L’expérience de Lehman m’avait rendu résistant, si bien qu’être mis à pied une deuxième fois ressemblait à une promenade de santé.

J’ai juré que je ne travaillerais plus dans la banque, même si l’occasion s’en présentait de nouveau. C’était en février 2009 et la récession était officiellement là. Comme j’avais peu de chances de trouver un autre emploi, alors j’ai décidé d’aider des amis à créer leur entreprise d’enchères en ligne. Je n’ai pas été payé (ah oui, entre-temps, Lehman m’a réglé tout ce qu’elle me devait à la mi-octobre), mais pour une fois je me sentais heureux et soulagé. J’ai apprécié de travailler dans une start-up et de bâtir quelque chose à partir de rien. Cela m’a permis de mettre en avant ma créativité et, mieux encore, de garder mon esprit loin du bordel extérieur.

Rétrospectivement, le bon réflexe que j’ai eu a été de tenir mes contacts informés de mes allées et venues, et de continuer à chercher et à rencontrer de nouvelles personnes. Juste après la chute de Lehman, je suis entré en contact avec un serial entrepreneur qui a tenu à investir dans des projets d’énergie renouvelable. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises et nous nous entendions très bien. Il n’était pas sûr de m’embaucher comme employé à plein temps et donc pendant plus de trois mois j’ai fait de nombreux allers et retours.

Expédition en rase campagne

Lorsque j’ai été mis à pied pour la deuxième fois, je lui ai proposé de travailler sur une base contractuelle. Ma mission consistait à analyser le secteur des énergies renouvelables et les marchés pour de potentielles opportunités d’investissement. J’ai apprécié le défi, travaillé de longues heures et beaucoup appris. Nous avons formé une équipe formidable et très vite le boss a fondé une société qui devait investir et monter des projets d’énergie renouvelable. Aujourd’hui, je dirige une équipe de deux personnes qui gèrent nos investissements dans ce secteur. Je dis nos parce que j’ai une prise de participation importante dans cette start-up. Je me suis vu confier des responsabilités en dépit de mon inexpérience et j’ai particulièrement apprécié le challenge.

Hier, je suis revenu d’un long voyage à la campagne. Je me suis promené dans les champs à la rencontre de producteurs de lait et de pommes de terre, à qui j’ai expliqué les bienfaits de l’énergie renouvelable. Ces projets ont un impact tangible sur leur vie et je suis heureux d’être le messager d’un tel changement.

Si Lehman existait encore, j’aurais été heureux de faire du trading sur actions. J’en ai rêvé depuis si longtemps que je mentirais si je disais que ça ne me manque pas du tout. La chance et la persévérance m’ont aidé dans une large mesure à atterrir sur mes pieds. Maintenant, je suis beaucoup plus assuré, expérimenté et mieux armé au cas où le ciel me tomberait dessus. Cette année aura été stressante, mais j’ai gagné en sagesse.

* Le Graduate Management Admission Test est un test standardisé en langue anglaise qui mesure les compétences en management du titulaire d’un MBA.

commentaires (8)

Comments
  1. Salut,
    Bonne conclusion,
    J’ai survecu et espère passé les 5 ans de trader sur Actions, en indépendant mais cherche l’opportunité dans un team londonien.
    jp

  2. Merci pour ce témoignage et pour votre courage qui vous honore

  3. L’upside risk est énorme dans les banques. On peut y faire fortune…

    Le downside fait partie du lot, “no risk no reward”. Vouloir manger a la gamelle implique d’intégrer de plein gré un milieu de chien, sans foi ni loi, ou le personel n’es pas plus ménagé que chez McDo.

    Balo que t’es pas eu le temps de te gaver mais dis toi que ca a surement été pire pour d’autres, les grouillots grattes papiers payés le smig et qui ne savent rien faire d’autre que leur job et qui on une famille a nourrir, eux sont dans la mouize…

    Et bon, in fine tu t’en sors bien…

  4. ça promet pour les jeunes diplomés, on ferme tous les master le temps que les seniors soient réembauchés.

  5. C’est une belle leçon de vie, sûrement accouchée dans la douleur.
    Il n’en est pas moins que votre action pour la Terre vous apportera plus que le trading aurait jamais pu vous apporter…
    Parole d’un employé resté dans la banque!
    Merci à vous

  6. Merci pour ce témoignage !
    Bonne continuation
    Karine
    DRH – Secteur Financier

  7. Bravo,
    ça donne du courage, beaucoup de ceux restaient dans la banque restent anxieux. Je suis trader dans une grande banque d’affaires, et quand je vois les pressions auxquelles nous étions confrontés, le monde (particulièrement la France et son armée de journalistes complexes) qui nous pointe du doigt comme responsable… bref on se demande pourquoi avoir accordé autant de temps pour à la fin être dans cette situation. Merci a des émissions comme Capital, aux broker Global Eq… et autres daubes du même genre…

  8. et vous trouvez que c’est incroyablement “leçon de vie” cette histoire ?

    Faut être bien confortable pour avoir autant peur d’un courant d’air.

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