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OPINION : « Le métier de banquier n’est plus cool »

Lorsque Dédale fixa les ailes avec de la cire à son fils Icare pour s’échapper du labyrinthe, il le mit en garde de ne pas voler trop haut. Icare, dans son euphorie de vouloir voler, omit de s’en tenir au conseil de son père et chuta dans la mer lorsque la cire de ses ailes fondit sous l’effet de la chaleur du soleil.

Bien plus tard, juste avant que Lehman ne fasse faillite, beaucoup de banquiers volaient tellement près du soleil, qu’ils croyaient en faire partie. L’air intouchable, ils se présentaient en tant que Global Head of Global Ceci ou Cela. Les gens ordinaires étaient très impressionnés […]. À l’époque, rien ni personne ne pouvait les toucher.

Ils étaient chéris par les managers, demandés par les trésoriers et maires des communes, des villes, voire des pays, et les régulateurs laissaient faire, s’adaptaient si besoin était. Même les universités se bousculaient pour que ces génies ingénieux présentent leurs nouvelles trouvailles à leurs étudiants en soif d’apprendre. En somme, ils étaient enviés, applaudis et payés rubis sur l’ongle.

Lorsque le monde – l’appellation à la mode est « Main Street » (il paraît qu’ils forment 99 % de la population) – comprit que les jeunes ou vieux requins de la finance de Wall Street (qui forment le pour cent restant) n’avaient finalement pas inventé la Corne d’Abondance, ils tombèrent très subitement en disgrâce. Longue et douloureuse fut leur chute. Beaucoup ont visé les étoiles, mais au lieu de décrocher la lune, ils ont entraîné toute l’industrie en enfer. Aujourd’hui ils sont hués, diffamés, et du rubis il ne reste que l’ongle à ronger. Enfin, pas tout à fait.

L’ambiance est morose, mais les survivants restent malgré tout bien payés par rapport aux autres industries. Les fameux bonus, si tant est qu’ils soient toujours distribués, s’octroient au mieux en déféré de trois ans ou plus et dépendent de la bonne performance de l’institution, les « fringe benefits » ont disparu, mais il n’y a pas encore eu de baisse de salaires généralisée. En revanche, les employés subissent de constantes restructurations avec un nouveau chef tous les six mois, le précédent ayant été rationalisé. En conséquence de quoi, certains portent leur CV constamment en poche pour pouvoir se présenter rapidement au nouveau supérieur. Quand la seule constante est le changement, on s’y habitue.

Il y a néanmoins certains changements auxquels il est difficile de s’adapter, comme les procès, licenciements et fermetures de départements entiers, qui ont décimé les rangs de ceux qui croyaient évoluer au-dessus de la masse en toute impunité. Il fallut bien trouver quelqu’un de responsable à la débâcle mondiale qui n’eut de pareille que la crise de 1929. Les banquiers, riches, élitaires, généralement arrogants au possible et grands profiteurs des années de boom économique, étaient les boucs émissaires tout trouvés. Le « Banker Bashing » est devenu très à la mode.

Les premiers à réagir furent les régulateurs, qui, jusqu’à présent, avaient fermement fermé les yeux sur certaines pratiques du métier. Les deuxièmes furent les investisseurs, qui avaient résolument bouché leurs oreilles aux quelques voix les avertissant que les arbres ne poussent pas, après tout, jusqu’au ciel. Finalement, Main Street se fit fort d’une voix nouvellement retrouvée avec le mouvement « Occupy », dénonçant le sauvetage des banques par les États alors que les managers continuaient de gagner des millions.

Il déferla sur les banques une vague de nouvelles régulations, d’accusations et de méfiance auxquelles elles n’étaient pas du tout préparées. Ce qui les toucha le plus durement, d’un point de vue purement business, furent les régulations: gestion plus restrictive du capital, documentation plus lourde et réglementée, possibilités de vente et de marketing réduites, etc. De leur côté, les accusations contribuèrent à ternir l’image, auparavant si brillante, des voltigeurs de la finance. La fameuse parution de «Fabulous Fab» et de ses supérieurs devant une commission du Congrès américain, et les scandales à répétition comme la manipulation des taux Libor, ont notamment contribué à aliéner les petits et grands clients des banques d’investissement.

En fin de compte, ces trois éléments – régulation, accusation et méfiance – provoquèrent une forte contraction, non seulement des profits, mais carrément du chiffre d’affaires, en conséquence de quoi les employeurs prirent des mesures drastiques de réduction de personnel. Et que deviennent ces pauvres Icare de la finance ? Certains quittent le métier, redeviennent ce qu’ils avaient étudié de prime abord, par exemple juriste ou chimiste, se lancent dans l’enseignement ou retournent à l’université étudier un autre métier. D’autres créent leur propre entreprise ou Hedge Fund ou deviennent consultants. Bon nombre continuent de se débattre, trop vieux, pas assez entreprenants ou voulant encore y croire, en prise avec le nouveau normal : moins d’affaires et plus de barrières, de réglementation et surtout de compliance. […]

Parmi les acteurs de Wall Street, il y en a qui ressentent une certaine amertume. Cela les démange de faire prendre conscience à Main Street que les politiciens et les régulateurs auraient au moins autant de blâmes à prendre que les banquiers. Après tout, ce sont les politiciens qui ont mené leurs villes, communes et États près ou au fond du gouffre, à l’exemple de la Grèce, qui avait conclu des produits financiers avec certaines banques d’investissement pour maquiller ses comptes […].

On a du mal à se défaire du sentiment qu’ils ont joué avec l’argent de la communauté et bêtement perdu […]. Morale de l’histoire, on ne joue pas à un jeu sans en connaître les règles, faute de quoi on finit perdant avec une quasi-certitude. La grande injustice de ce jeu, c’est que les acheteurs ne perdent pas seulement eux-mêmes, ils font aussi perdre les autres – les victimes – à qui on n’a même pas demandé s’ils voulaient jouer. C’est d’ailleurs ce que les régulateurs de par le monde devraient réaliser: il est contre-productif de vouloir tout contrôler à tout prix, afin d’empêcher un particulier de se ruiner. Le coût devient exorbitant et nuit à l’innovation. Ce qu’il faut en revanche prévenir, c’est que quelqu’un ne ruine toute une communauté.

Il y a fort à parier que le sentiment de responsabilité des politiciens et des régulateurs ne ressorte jamais au grand jour. Les banquiers ont donc encore de longs jours obscurs devant eux, et pour l’heure, le métier n’est pas cool. Aux acteurs financiers de tenir le coup, et de mettre la main à la pâte pour le rendre attractif à nouveau et, si possible, responsable envers la société.

Andreas Blümke est responsable de l’Investment Advisory chez VP Bank et auteur du livre How to Invest in Structured Products. Pour visiter son Blog, cliquez ici.

La version intégrale de cet édito a été publiée sur le site du quotidien Le Temps.

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