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OPINION : « Comment le classement de Shanghai contraint nos universités au conformisme »

Ghislain Bourdilleau

Les universités frémissent, entre crainte et espoir, à l’attente du cru 2012 du classement de Shanghai. Depuis 2003, ce classement s’est imposé comme le premier référent de valeur des universités dans le monde. Comme chaque année, il va glorifier les universités anglo-saxonnes aux frais d’inscriptions démesurés.

Au-delà de critères très contestables, la démarche elle-même engendre des comportements castrateurs qui nient et découragent des créativités singulières ou innovantes.

De mauvais critères

Premier principe fort : la notoriété et la qualité d’une université sont liées à la qualité de sa recherche. Si c’est contestable, c’est surtout insurmontable pour les universités françaises pour une raison qui nous est propre : le premier établissement de recherche en France n’est pas un établissement d’enseignement supérieur mais le CNRS. Ainsi, l’existence « d’unités mixtes » divisent les points et sous-évalue la recherche universitaire. Au-delà, les critères valorisent mal une recherche de qualité présente ou à venir. À ce titre, la survalorisation des Nobel est absurde. D’un côté, récompensés tardivement pour des recherches anciennes, ils ne représentent souvent plus l’avenir… Mais ils sont en revanche potentiellement sensibles à des offres financièrement mirobolantes d’universités riches dont le but n’est pas la recherche mais un meilleur classement. D’autres critères sont contestables comme la sous-évaluation des sciences humaines, la mise sur le même plan de systèmes éducatifs historiquement différents (nation, taille, géographie, évaluation, aide publique, frais d’inscription, monodisciplinarité / pluridisciplinarité…), mais reconnaissons qu’un classement implique nécessairement un parti pris.

La recherche ne suffit pas à définir la valeur d’une université

Le classement de Shanghai utilise la recherche comme unique élément d’évaluation. Choisir une université en tant qu’étudiant ou personnel sur ce seul critère est donc une erreur confondante. Une bonne recherche n’a jamais assuré un bon enseignement, trop rares sont d’ailleurs les chercheurs aujourd’hui à assurer systématiquement le lien entre la première et la seconde. Nous arrivons ainsi à une situation absurde où un étudiant peut choisir une université via ce classement sans rien connaître de la réalité de sa recherche et même y poursuivre ses études sans s’y intéresser. Au-delà, ce choix peut s’arrêter à celui de la notoriété, d’un réseau potentiel ou réel dans l’espoir d’assurer une meilleure insertion professionnelle.

Castrations créatives et course au conformisme

Le choix d’une université par un étudiant ou un chercheur ne reposant que sur le seul critère du classement de Shanghai ne concerne que lui-même. Le danger surgit quand les universités elles-mêmes et les pouvoirs publics l’utilisent comme critère principal pour orienter leurs choix budgétaires et de développement, dans le vain espoir de « gagner des places ». Cette soumission à ce classement devient d’une extrême gravité. Là, où par essence, une université doit être encouragée à s’ouvrir aux idées neuves, à explorer les chemins les plus divers, à cultiver un rapport au temps différent de celui des politiques ou des seules entreprises, à travailler ses propres spécificités en recherche, en enseignement, en insertion professionnelle, en territorialité, en lien avec son environnement public, privé et culturel immédiat… bref à privilégier l’innovation et la créativité, on la contraint au conformisme et l’uniformité. Sur cette voie, plus aucune identité n’est possible.

Faire des choix responsables

Je n’invite personne à être hostile, par principe, aux classements, ils peuvent bonifier et éclairer nos pratiques, mais il faut refuser le diktat d’un seul et savoir choisir sa propre voie. Espérons des classements thématiques qui mesureraient la créativité, l’innovation, le développement durable ou l’implication citoyenne… mais surtout, n’hésitons pas à naviguer à contre-courant de pensées dominantes et trouver un chemin que personne n’a entrevu ni parcouru jusqu’ici.

De mon côté, je suis fier d’être membre d’une université qui a toujours refusé cette course aux classements. Au contraire, elle travaille aux meilleures solutions de réussite pour nos étudiants et nos chercheurs en lien avec la société civile. Elle s’est également trouvée sa singularité en s’affirmant comme un acteur majeur de la région, à la fois partenaire économique et université citoyenne. Dans ce second cas, elle partage les savoirs qu’elle développe en faveur des constructions intellectuelles de chacun et recherche des solutions aux problèmes rencontrées par le territoire.

Ghislain Bourdilleau est directeur de la communication de l’Université de Poitiers. Ses propos n’engagent que lui, pas son établissement. Vous pouvez communiquer avec lui sur son blog ou son compte twitter : @GBourdilleau.

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