Opinion : Natixis ou le choc de cultures entre 'bleus' et 'rouges'

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Dès la création de Natixis, fin 2006, le fossé entre les équipes d'Ixis et de Natexis se ressent. D'abord, et c'est un point essentiel dans une fusion, qui plus est entre deux banques, les niveaux de salaires divergent. Les collaborateurs d'Ixis et leurs dirigeants gagnent largement plus que leurs homologues de Natexis. Certes, Ixis opère sur les activités de marché, plus rentables et dont les bonus sont plus généreux.

À titre d'exemple, en 2006, le patron d'Ixis, Anthony Orsatelli, a gagné un peu plus de 1,5 million d'euros, dont les deux tiers sous forme de bonus. De son côté, le directeur général de Natexis, François Ladam, gagnait la même année un peu mois de 500 000 euros, soit trois fois moins [...].

Mais le plus grave est qu'ils se retrouvent à tous les niveaux de la banque : dans une activité où des salariés des deux filiales sont regroupés, les rouges d'Ixis gagnent systématiquement davantage que leurs homologues bleus de Natexis. Or, dans la banque, l'étalon absolu est le salaire. Les différences de rémunération humilient les dirigeants des Banques Populaires, qui se sentent frustrés. De l'autre côté, les équipes des Caisses d'Épargne et d'Ixis sont renforcées dans la haute opinion qu'elles ont d'elles-mêmes et dans leur sentiment de la médiocrité des Banques Populaires. La rencontre entre les équipes d'Ixis et de Natexis est un véritable choc des cultures.

Le profil du salarié d'Ixis est plutôt celui du trader doué qui opère sur des niches de marché très rentables. Assez libre de ses mouvements, il n'a jamais eu réellement de contraintes hiérarchiques. Jeune, il est sorti d'une grande école et ambitionne de gagner de l'argent. En effet, l'ancienne filiale de la Caisse des Dépôts a toujours eu l'habitude d'évoluer de manière indépendante et autonome, surtout dans sa division de marchés de capitaux. [...]

La rentabilité croissante d'Ixis depuis sa création en 2001 donne à ses équipes une certaine assurance. Elles ont la réputation sur la place de Paris d'une extrême compétence, spécialement sur des produits complexes et sophistiqués qui font sa renommée. Leurs mots d'ordre sont l'innovation et la prise de risque agressive pour maximiser la rentabilité.

En face, les équipes de Natexis sont plus modestes. Elles sont spécialisées dans les métiers de financement pour les entreprises, qui, dans l'esprit des banquiers, sont moins nobles que les activités de marché d'Ixis. Mais, surtout, Natexis est le fruit d'une fusion de deux anciennes banques : le Crédit National et la Banque Française du Commerce Extérieur (BFCE). La première a été créée au lendemain de la Première Guerre mondiale et la BFCE en 1946, après la Seconde Guerre. Leur histoire pèse dans la culture de la banque, assise sur la relation avec les entreprises et le commerce international. Les deux établissements qui une fois fusionnés deviennent Natexis exercent leur métier à l'ancienne , comme l'exprime un banquier médisant. Leurs salariés pratiquent les activités historiques des deux banques et laissent peu de place à l'innovation.

D'autant que, depuis 2002, les Banques Populaires ont été échaudées par les pertes de Natexis. Cette année-là, leur filiale a perdu 120 millions d'euros sur des produits dérivés. Cet accident a encore plombé leur image sur la scène des activités de marché. Les traders d'Ixis ne manquent pas de rappeler cette histoire pour se moquer de leurs collègues, mais surtout pour insister sur le fait qu'eux n'ont jamais connu de telles déconvenues [...].

La rencontre de ces deux mondes que tout éloigne explique que la fusion n'ait jamais vraiment eu lieu : les équipes rouge et bleue ne se mélangent pas. Les premières méprisent les secondes, qui, en retour, les prennent pour des traders fous. J'ai sous-estimé le choc des cultures, reconnaît un banquier d'affaires qui a participé à la création de Natixis. Ixis et Natexis étaient aux antipodes. C'était le mélange d'une banque centenaire et d'une équipe de francs-tireurs.

Le seul point en commun qu'ont les Caisses d'Épargne et les Banques Populaires : la jeunesse. Ces deux banques sont entrées dans la finance moderne très tard, au début des années 2000, alors que leurs concurrents BNP Paribas et Société Générale s'étaient largement professionnalisés dans les métiers bancaires depuis les années 1980. Les deux banques mutualistes sont gorgées d'entrepreneurs, de dirigeants de PME, voire d'hommes politiques pour les Caisses d'Épargne, qui empêchent une véritable formation aux métiers de la banque [...].

Ce déficit de connaissance des métiers bancaires et surtout des activités de marché est un facteur majeur pour expliquer les déconvenues de Natixis. L'absence de décision, principalement due aux conflits de politique interne, trouve aussi ses racines dans l'incapacité des deux actionnaires de Natixis à piloter ce type d'activité dans une période de crise exceptionnelle comme celle qu'a connue 2008 [...].

C'est dans cet état d'esprit et dans ce choc des cultures que les Caisses d'Épargne et les Banques Populaires marient leurs filiales Ixis et Natexis. Un mariage à contre-courant où les deux parties ne s'apprécient pas - pire, se détestent parfois. Ce contexte délétère va pousser les deux clans à se faire continûment la guerre et à laisser Natixis s'engouffrer dans la crise.

Matthieu Pechberty est journaliste à La Tribune. Spécialiste du secteur bancaire, il couvre l'actualité de la banque Natixis depuis sa création en 2006. Ce passage est un extrait de Natixis, enquête sur une faillite d'Etat, son premier livre, publié en mars chez First Editions.

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