OPINION : "Je suis un camé des mathématiques browniennes"

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J'ai trente-sept ans, 40 millions d'euros placés aux îles Caïmans. Je suis un camé des mathématiques browniennes. Un type payé pour titiller les fractales et planquer le risque.

J'ai misé sur la déroute asiatique, surfé sur la bulle Internet, regardé ces abrutis de Merrill Lynch devenir fonctionnaires en 2008. Je suis le patron du département quantitave trading chez Crédit Général. J'écris des programmes de calcul systémique, des modèles à cinquante variables. Trente types alignent des kilomètres de code pour moi, à la recherche d'Alpha, l'équation parfaite.

J'appuie sur un bouton, lance un logiciel sur les marchés financiers. Une sorte de lampe d'Aladin qui crache du ratio à deux chiffres sans que je passe un coup de fil. Les algorithmes calculent en temps réel la position optimale, l'ordinateur passe les ordres à la nanoseconde près. De nos jours, 70 % des volumes de transactions journalières sont placés par des systèmes comme les miens. L'avenir du monde se négocie chaque jour entre automates hyper-intelligents, ces drones de la finance.

Dans la salle des marchés, sur le floor de la banque, pendant que les traders imberbes triment au téléphone, je bois du thé vert en lisant les Mémoires de Casanova. Je jette un ceil sur la courbe de performance qui se crée toute seule. Parfois je vais au cinéma, à l'UGC Ciné Cité de la Défense, en attendant la clôture de la Bourse.

Dès qu'un programme s'essouffle, j'en lance un autre, sorti tout droit des ordinateurs de mon équipe de physiciens spécialistes en mécanique des fluides. La banque habille cela de marketing bancaire, appelle le tout produits d'investissement . Le service communication publie des livres blancs, organise des conférences luxueuses sur les trésors de l'innovation financière. Personne ne comprend ce que je fabrique.

Les mathématiques et les codes nous ont donné le pouvoir. La complexité est l'arme absolue, le signe + , l'unique règle. La planète est un Monopoly, les entreprises des sigles à la pelle, les cadres, les fantassins du grand capital. Le monde bosse pour nous. Nous n'apparaissons jamais. Nous, les banquiers, vivons leveragés, hyper-endettés. Nous misons un, empruntons cent, gagnons mille. PIB, cash-flow, monnaies, nous parions sur tout mais ne savons pas lire un bilan.

Nous n'avons jamais mis le pied dans une entreprise, ce repaire de besogneux. Nous nous foutons de ce qu'elles produisent, du nombre de personnes qu'elles emploient. La finance a été inventée pour rendre possibles les grands projets, l'émancipation économique des peuples. En ce moment, nous parions contre l'humanité, valeur extrêmement volatile. La finance engendre des catastrophes. Elle prospère en les résorbant. Nos profits sont vos pertes.


Flore Vasseur, est auteur, consultante, chasseuse de tendances , et réalisateur. Comment j'ai liquidé le siècle, son dernier roman, dont est tiré cet extrait, a été publié en mars 2010 aux Editions des Equateurs.

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