EXTRAITS : Aucune raison que les financiers s'accaparent 25% des rémunérations pour 10% de l'emploi

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Les financiers ont accaparé légalement les bénéfices de la finance à leur profit personnel dans une proportion qu'aucune autre industrie ne permet. Il n'y aura pas de retour de la confiance tant que les institutions financières n'auront pas aligné leurs rémunérations sur un modèle socialement acceptable. Il n'y a aucune raison que les financiers s'accaparent 25% des rémunérations pour 10% de l'emploi. Et pourtant, ils ne veulent pas comprendre.

S'il est un sujet qui a fait couler beaucoup d'encre, c'est celui des bonus. Considérés comme la source de tous les maux, ils ont mis en évidence la cupidité des dirigeants. Pour les observateurs des abus de la finance de même que pour les dirigeants politiques, il n'y avait cependant là rien de nouveau. Depuis toujours, les montants extravagants des rémunérations des dirigeants étaient connus.

L'hypocrisie avec laquelle les dirigeants politiques ont fait mine de découvrir ce qu'ils ne pouvaient ignorer n'est qu'un des nombreux exemples de l'ambiguïté de leur attitude. Faut-il rappeler que les bonus sont taxables et taxés, et que les autorités savent parfaitement les montants qui sont payés ? Les budgets des villes de New York et de Londres vivent au rythme des recettes fiscales générées par ces rémunérations qui se chiffrent en milliards.

C'est en effet dans le domaine des rémunérations que règne la plus grande hypocrisie : elles sont proposées par les bénéficiaires et approuvées ou décidées par les conseils d'administration, mais ne sont pas publiques. Je me souviens que, lors des démarchés que j'effectuais pour convaincre les entreprises non américaines de se coter au NYSE, ce sujet était au centre des préoccupations : Vous comprenez que si je dois publier mes rémunérations et celles des dirigeants de mon entreprise, je vais avoir un problème social et politique majeur sur les bras. Ce n'est pas possible , expliquait candidement l'un de ces dirigeants.

La solution a été vite trouvée : les dirigeants des entreprises non américaines ont pu se contenter de publier une enveloppe globale . Beaucoup de progrès ont été réalisés depuis, mais les institutions financières européennes et asiatiques restent d'une grande discrétion. Pour objectiver leurs décisions, les conseils d'administration font appel à des consultants d'une intégrité douteuse. Ce sont en effet des firmes spécialisées dans l'octroi d'opinions doctes et étayées par des dizaines de pages de chiffres sur le niveau de rémunération approprié.

Ce sont eux qui définissent ce qui est équitable pour l'entreprise qu'ils conseillent et qui les paie en fonction de la qualité de leurs rapports. Comme toutes les grandes firmes utilisent les mêmes consultants et se mesurent les unes aux autres, tous les patrons sont surpayés même si leurs actions ne performent pas , explique Jim Cramer, un commentateur influent de la chaîne de télévision NBC, qui est connu pour son franc-parler.

Cette pratique américaine a vite fait de s'exporter. Le patron de Daimler Benz, Jürgen Schrempp, a été stupéfait de découvrir que son homologue de Chrysler avait une rémunération très supérieure à la sienne. Inutile de dire que les rémunérations se sont ajustées... vers le haut. Aujourd'hui, une forme de nivellement par le haut a rendu les rémunérations transatlantiques similaires à des niveaux que personne n'eût imaginés il y a encore dix ans.


Georges Ugeux est PDG de Galileo Global Advisors, une banque d'affaires internationale basée à New York, et auteur d'un blog intitulé démystifier la finance sur le site du Monde. Il a été auparavant Executive Vice President International du New York Stock Exchange (de 1996 à 2003). Ses extraits sont tirés de son dernier ouvrage La Trahison de la finance - Douze réformes pour rétablir la confiance (256 pages, 21.90 €), publié en septembre 2010 chez Odile Jacob.

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