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Brexit : le calendrier d’un négociateur qui fait froid dans le dos…

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Avis de turbulences...

Graham Bishop n’est pas un drôle. Certes, il vient d’être nommé à la direction de la communication externe du nouveau Financial Services Negotiating Forum – un groupe de personnalités en vue à la City, formé à l’initiative des deux bords Leave et Remain, pour représenter les intérêts de la finance dans les négociations du Brexit ; mais les circonstances qui l’y ont porté n’ont rien de la configuration idéale. « Les choses ne seront pas faciles pour la City, » déclarait-il il y a quelques jours depuis son bureau britannique du sud-est de Londres. « Les gens ont voté pour une chose que les politiques qui recherchaient leur soutien ne leur avaient pas expliquée. Et il va y avoir de graves conséquences. »

Les Leavers, partisans du Brexit, pourraient être tentés de réclamer le départ de Graham Bishop – tenant assumé de l’option Remain, grand connaisseur de l’Union Européenne et notoirement célèbre pour avoir joué les oiseaux de mauvais augure durant la campagne préréférendaire. Ancien économiste de Citigroup, Bishop a passé les 16 dernières années à la tête d’un cabinet de conseil spécialisé dans l’intégration européenne, travaillant entre autres pour la Commission Européenne et le Parlement Européen. Il a ainsi été l’un des artisans du passage à l’euro et se décrit comme un « Europhile assumé ».

Alors que tout ceci peut laisser penser qu’il est la personne la moins impartiale qui soit quant au Brexit, il apparaît aussi comme l’un des mieux placés pour prédire les évolutions qui en découleront. Et lui voit plutôt l’avenir en noir : dans quelques années, la City aura subi des mutations profondes, qui auront entraîné de graves répercussions sur le Royaume-Uni dans son ensemble.

Graham Bishop a établi les bases de son scénario dans un article adressé début juin aux abonnés de son site internet – quelques semaines donc avant le référendum. Intitulée « Les insolubles contradictions de la politique des Leavers : un calendrier pour entrer dans la réalité », sa contribution expose ses attentes pour l’avenir.

Un calendrier bien pessimiste

Dans ce papier, Bishop dévoile son scénario catastrophe pour les deux années qui viennent.

Eté 2016

Le Royaume-Uni se prépare à invoquer l’article 50 du Traité de Lisbonne. L’Union Européenne se prépare aux négociations. L’article 50 est invoqué.

Hiver 2016

Les industries financières britanniques commencent à prendre conscience que les négociations ont peu de chances d’aboutir à des résultats satisfaisants en matière de régulation et se préparent à quitter le Royaume-Uni.

Printemps-été 2017

Le Royaume-Uni prend la mesure de sa marge de manœuvre – inexistante – dans les négociations avec l’UE [sur la libre circulation des personnes] et quitte l’Union dans la plus grande des confusions, en acceptant les « termes » qui lui sont imposés.

Eté-automne 2017 

Les directives européennes perdent leur caractère obligatoire pour le Royaume-Uni. Les établissements bancaires dont le siège est au Royaume-Uni perdent leur passeport européen, et par la même le droit d’opérer dans l’UE. Les banques transfèrent une large part de leurs activités sur le continent.

Courant 2018

Le Royaume-Uni dans son ensemble commence à ressentir les effets de la disparition de la City. 21 milliards de livres (environ 25 milliards d’euros) – correspondant aux revenus des services financiers réalisés avec l’UE – se trouvent transférés en zone euro ; une proportion significative des 50 milliards de livres générées par ces mêmes services financiers avec le reste du monde suivent le même chemin. Les autres exportations britanniques se heurtent au mur du Tarif Extérieur Commun (TEC) de l’Union (jusqu’à 10% de droits de douane) et s’effondrent. Le déficit budgétaire du Royaume-Uni s’envole, risquant de provoquer des fuites de capitaux catastrophiques. Une part importante des 65 milliards de livres (77 milliards d’euros) de revenus fiscaux de la City s’est envolée du fait des délocalisations en zone euro, le déficit budgétaire britannique flirte avec les 100 milliards de livres (120 milliards d’euros).

Alarmiste, Graham Bishop ?

Voilà un scénario quelque peu extrême. Tout d’abord, Theresa May a indiqué ne pas avoir l’intention d’invoquer l’article 50 avant 2017 – ce qui décale d’au moins cinq mois dans le temps l’hypothèse de Bishop. Qu’en est-il ensuite des négociations ? Quid de l’article publié par le Guardian le 24 juillet dernier, faisant état en faveur du Royaume-Uni, dans le cadre des négociations du Brexit, d’une possible suspension pendant sept ans de la liberté de circulation des personnes avec, en parallèle, le maintien de l’accès au marché unique ?  Quid des assurances de Boris Johnson, selon lesquelles tout se passera bien et les établissements de services financiers conserveront leur passeport européen ? Et même s’ils n’y parviennent pas, quid de MiFID II, qui pourrait autoriser les entreprises britanniques à accéder aux marchés européens sous « le régime des pays tiers » ?

Graham Bishop concède que son calendrier peut paraître quelque peu précipité. S’il admet qu’il est un peu trop rapide, il souligne néanmoins que les choses pourraient se cristalliser rapidement après l’invocation de l’article 50.

Il a cependant moins d’états d’âme sur les perspectives plutôt sombres eu égard au passeport européen. Les établissements de services financiers établis à Londres ne pourront en bénéficier que si le pays conserve un accès permanent au marché unique, et cet accès dépend d’un accord sur la libre circulation des personnes. Les cadres du parti conservateur, au nombre desquels le Secrétaire d’Etat au Brexit David Davis, considèrent que les flux migratoires intracommunautaires constituent une ligne rouge, alors même que le Président Hollande indiquait, lors de la visite en France de la Première Ministre britannique, qu’il n’y aurait pas d’accès au marché unique pour le Royaume-Uni sans libre circulation des personnes.

Dans l’esprit de David Davis, l’UE fera des concessions dès lors qu’elle prendra la mesure de l’intransigeance britannique vis-à-vis de la question migratoire. Pour Graham Bishop en revanche, rien n’est moins sûr : « ils sont nombreux à prendre leurs rêves pour la réalité, » commente-t-il. Car selon lui, « si un pays peut voter ce qu’il veut dans un domaine particulier, le résultat n’oblige en rien les autres pays à s’y conformer. Voyez la tentative de la Grèce pour se faire renflouer par l’UE. » Quant à l’éventualité d’une suspension de sept ans de la libre circulation des personnes au cœur des négociations de sortie, Bishop indique que les revendications britanniques ne pourront gagner de poids suffisant sans le soutien appuyé de personnalités de premier plan.

Dans le même ordre d’idées, Bishop reste plutôt pessimiste en termes ‘d’équivalence’ : « à partir du moment où l’on parle d’équivalence, qui définit ce qui équivaut à quoi ? La Commission Européenne ! » Ce qu’il explicite comme suit : si les établissements financiers britanniques accèdent aux marchés de l’Union avec une équivalence, alors la Grande-Bretagne sera tenue de transposer toute la législation de l’UE en matière de finance dans la loi britannique, qui plus est sans pouvoir faire valoir son point de vue. Avant de conclure : « MiFID III – la prochaine version du MiFID – pourrait imposer d’installer toutes les instances de contrôle dans la zone euro. Et après ? »

Tout ceci ne laisse malheureusement qu’une seule option – potentiellement la plus dommageable pour la City de Londres : l’application des règles de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce). Les règles de l’OMC s’appliquent par défaut à la majorité des relations commerciales, et entreront directement en vigueur dès la sortie de l’Union, explique Graham Bishop. Elles stipulent que les pays ne peuvent avoir d’approche discriminante vis-à-vis de leurs partenaires commerciaux, en appliquant des droits de douane à taux préférentiels ou prohibitifs, mais elles ne concernent pas – et c’est là un point essentiel – les services financiers. C’est pourquoi les banques suisses comme UBS ou Credit Suisse ont été contraintes d’établir des filiales à Londres pour accéder aux marchés de l’UE.

Bishop affirme ainsi que le Royaume-Uni risque de quitter l’UE de la pire des manières pour la City. Et que le pays tout entier en subira les conséquences : « si le Royaume-Uni quitte l’Union parce qu’il ne parvient pas à négocier sur la libre circulation des personnes, et si rien n’est prévu pour prendre le relais des règles européennes, il devra se conformer aux règles de l’OMC – qui globalement ne s’appliquent pas aux services financiers. La City se retrouvera donc dans une situation extrêmement vulnérable ».

A bien y regarder, « les exportations nettes de l’industrie financière au Royaume-Uni sont supérieures à celles de tous les autres secteurs économiques confondus, et David Davis va devoir en prendre la mesure très rapidement », ajoute Graham Bishop en guise de conclusion. « A lui de voir s’il veut toujours tuer la poule aux œufs d’or… »

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