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OPINION : MON book, MON bonus !

Et si le montant des bonus était une affaire de droits de propriété ? Curieux rapprochement, pensera-t-on. Les bonus, c’est plutôt une affaire de P&L, de supérieurs, de sales credit, de conjoncture, de consommation de fonds propre, de performance, d’entreprises, de concurrence sur le marché du travail, de risque de départ… À première vue, dans cette équation hétéroclite, peu de place pour le droit des biens… et pourtant.

Division du travail

Chaque jour, chaque année, en finance comme ailleurs, et même plus qu’ailleurs, on divise. On divise le travail, les produits financiers, le risque, les clients. C’est une opération technique : un bon découpage assure des rendements d’échelle croissants ; mettre les bonnes personnes aux bonnes positions ouvre la voie de la création de valeur. C’est aussi une opération politique. On établit les uns sur des terres arables, les autres sur des terres arides. On octroie aux uns des actifs stratégiques ou à d’autres des actifs marginaux. De cette allocation première ( à toi les small caps et à toi les gros corporates , pour toi les equity et pour toi le fixed income ), tous le savent, dépendent en bonne partie le déroulement de carrière, le profil de revenu, le bonus. Les salariés des marchés ne considèrent-ils pas qu’être dans le bon département compte plus pour avoir un bonus que de se défoncer dans son travail 1 ?

Mon book

Ce qui appartient à la banque devient insensiblement la propriété du salarié. Les clients fidèles, les deals rentables dont j’hérite et ceux que l’on me charge de conquérir, se mélangent et se fondent en un tout, bien à moi : mes clients, mon book. La forte spécialisation de l’activité et la faible mobilité d’un secteur ou d’un produit à un autre alimentent ce processus d’appropriation. Ce bien attribué durablement, souvent exclusivement, est défendu contre les incursions extérieures. Si je suis sur les small caps, on m’empêchera de fouler les terres gros corporates du voisin de table, tout comme on interdira à ce dernier de démarcher mes clients. Au final, même si je ne peux exhiber de titre formel de propriété, ce qui est mien m’est reconnu dans l’entreprise. Ainsi l’opérateur financier se rapproche du mythique premier propriétaire de Jean-Jacques Rousseau : Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : “Ceci est à moi”, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile.

Le partage des fruits

Faire des opérateurs financiers des (quasi-)propriétaires de parcelle éclaire alors sous un jour nouveau la distribution des bonus. Les fruits de la parcelle n’appartiennent-ils pas à leur propriétaire ? De même, les profits du book ne doivent-ils pas revenir avec la même évidence sous forme de bonus au propriétaire du book ? L’importance des fruits dépend à la fois du travail et de l’habileté de l’exploitant mais aussi de la taille et la qualité de la parcelle. Dans la banque, ceux qui possèdent les parcelles les plus riches et les mieux délimitées sont les mieux placés, lors de la distribution des bonus, pour dire Ceci est de moi.

Il arrive parfois (quoique rarement) qu’une personne mal servie lors de ce partage (un actionnaire, un informaticien, un chargé de back-office…) ou contestant ses règles (un syndicaliste, un universitaire, un homme politique – lors des crises financières…) s’indigne comme Rousseau : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. Cette poussée de collectivisme entrepreneurial retombe comme un soufflé. Les opérateurs financiers peuvent faire le gros dos et continuer à chercher leur bonheur voltairien en cultivant leur jardin .

1. Résultats d’un sondage réalisé par l’auteur dans une banque de marché en 2002.

Olivier Godechot est sociologue, auteur de Working Rich (2007) et Les Traders (2001), publiés aux éditions La Découverte.

À lire la semaine prochaine du même auteur : Transporter l’activité financière, accroître ses bonus

commentaires (7)

Comments
  1. On voit qu’il est sociologue : tant de mots pour ne rien dire!

  2. Interessant et vrai, mais ou est la conclusion?

    Pierre

  3. Exactement “tant de mots pour ne rien dire”. Honnêtement, s’interroger sur des choses que tout le monde sait est-il bien utile ? Surtout si c’est pour décrire une situation sans apporter de conclusion ou d’éclairage supplémentaire sur ce milieux

  4. conclusion ? ce sytème est bien parti pour perdurer …

  5. Ahhh c bien typique du secteur… dès qu’il faut agiter vos neurones (de surcroît sans vous faire gagner un sous), ça vous dépasse! En plus, un sociologue!
    Moi je trouve que c pas mal de prendre un peu de distance, ça change des discussions terre-à-terre pour ne pas dire vulgaires entre collègues.

  6. @DogWalker et autres lecteurs : pour info, Olivier Godechot a collaboré de nombreuses fois avec notre site, en publiant une série de trois articles sur la distribution des bonus justement.
    Le premier volet : OPINION : MON book, MON bonus !
    http://actu.efinancialcareers.fr/News_ITEM/newsItemId-14051

    Nous avons également réalisé ensemble une enquête mobilité avec lui. Il a d’ailleurs commenté les résultats de cette étude sur le site sous forme de deux articles, fin 2008 :

    Enquête mobilité: Les relations : le “coup de main” invisible pour changer de job en finance
    http://actu.efinancialcareers.fr/Guest_ITEM/newsItemId-16493

    Enquête Mobilité : Les nomades de la finance sont encore en mouvement
    http://actu.efinancialcareers.fr/Guest_ITEM/newsItemId-16092

    Julia Lemarchand, responsable éditoriale Répondre
     

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